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Écrit par Aubert   

Dans son numéro d’octobre 2012, - Science et Vie – revue grand public - affirme : « Nitrates : Attention, ils sont bons pour la santé ». Un article contestable sur le fond, faisant abstraction notamment des coûts environnementaux, à un moment clef pour l’agriculture.


1 Les nitrates ne sont pas bons pour la santé.

 

« Les nitrates bons pour la santé » : une thèse défendue depuis une quinzaine d’années par quelques scientifiques et par des organisations qui ont intérêt à la défendre. Parmi les scientifiques français, il faut citer le  Pr Jean-Marie Bourre, un nutritionniste bien connu, qui a récemment signé, avec deux co-auteurs, un article[1] dans la revue « Médecine et Nutrition » dont la conclusion est la suivante : « les nitrates doivent donc désormais être considérés comme des nutriments nécessaires à la santé de l’homme ». Nous reviendrons sur les tenants et les aboutissants de cette polémique, mais il nous paraît tout simplement ahurissant qu’un scientifique de la notoriété de Jean-Marie Bourre puisse affirmer une pareille chose, sur la base de résultats partiels, résultant d’études à court terme et sur un faible nombre d’individus, ne tenant pas compte des études épidémiologiques réalisées depuis plusieurs dizaines d’années dont beaucoup aboutissent à la conclusion inverse.

 

Or les nitrates contenus dans l’eau de boisson présentent d’autres risques pour la santé que ceux contenus dans les aliments. Cela fait un moment que l’on lit des publications[2] affirmant que les nitrates, loin de constituer un risque pour la santé (principalement méthémoglobinémie des nourrissons et cancer du tube digestif) sont bénéfiques et devraient être considérés comme des nutriments. Pour la première fois, à notre connaissance, on trouve cette affirmation dans une revue grand public – Science et Vie, n° 1141, octobre 2012 -  dans un article de 6 pages, rien de moins. Une affirmation, cautionnée par un certain nombre de scientifiques, qui arrange bien ceux qui souhaitent que la teneur maximale de nitrates tolérée dans l’eau potable (50mg/litre) soit relevée.

Les arguments des « pro-nitrates » reposent sur une réalité scientifique : les nitrates (NO3) contenus dans les aliments se transforment partiellement en nitrites (NO2), puis en oxyde d’azote (NO). Or ce dernier joue un rôle physiologique important. Il est notamment vasodilatateur, provoquant une baisse de la tension artérielle. Par ailleurs l’oxyde d’azote améliore le rendement des muscles, les rendant plus performants. Enfin les nitrites présents dans la salive et provenant de la réduction des nitrates nous protégeraient des infections microbiennes. De quoi, en effet, convaincre ! Mais il faut y regarder de plus près.

 

La voie principale de formation d’oxyde d’azote est celle de la L-arginine. Une formation complémentaire par la voie nitrate-nitrite-oxyde d’azote (NO3-NO2-NO) est une réalité, sans doute intéressante dans certains cas pour abaisser la pression artérielle, mais il reste à prouver que cet effet est durable. Par ailleurs il y a bien d’autres moyens d’arriver au même résultat, par exemple  la consommation de certains fruits. Quant à l’augmentation des performances physiques ne serait-elle pas tout simplement une forme de dopage, à impact très limité dans le temps ? Par ailleurs :

 

I) Toutes les expériences concluant à un effet positif des nitrates ont été faites avec des aliments – et non pas avec de l’eau - riches en nitrates. Or ces aliments – des légumes –contiennent de nombreux éléments protecteurs, comme les polyphénols, qui peuvent expliquer leurs effets bénéfiques. Il est vrai que plusieurs expériences ont montré que l’effet bénéfique des nitrates demeurait lorsqu’on ajoutait à la ration non plus un aliment riche en nitrates mais un nitrate sous forme de sel, le plus souvent utilisé étant le nitrate de potassium. Mais  on sait que le potassium est vasodilatateur….Qu’attendent les pro-nitrates pour faire les mêmes expériences avec non plus des aliments, mais de l’eau riche en nitrates ?

 

II) A notre connaissance, aucune des expériences, sur l’homme ou sur l’animal, concluant à un effet bénéfique des nitrates n’a duré plus de quelques semaines. Elles ne renseignent donc en rien sur les effets à long terme.

 

III) Un examen attentif de la littérature scientifique conclut que dans la majorité des études ne prenant en compte que les nitrates contenus dans l’eau on observe une corrélation positive avec le développement de cancers ou autres pathologies alors que ces corrélations n’existent pas lors de l’ingestion de nitrates avec des légumes. Parmi les pathologies liées à la consommation d’une eau riche en nitrates, l’hypothyroïdie et le cancer de la thyroïde sont régulièrement mis en évidence, de même que les cancers du tube digestif.

 

2. Les nitrates ne sont pas bons pour l’environnement


Les nitrates ne sont finalement que la partie émergée de l’iceberg « excès d’azote ». Un excès qui a de nombreux effets négatifs sur l’environnement :

- pollution de l’eau par les nitrates qui provoque, avec les rejets de phosphore, l’eutrophisation et l’acidification de l’eau, ainsi que le rejet sur les côtes de plus de 50 000 tonnes d’algues chaque année,

- pollution de l’air par l’ammoniac et les oxydes d’azote qui contribuent à la formation de particules fines dans l’air et de l’ozone,

- contribution au réchauffement climatique par les émissions de N2O, un puissant gaz à effet de serre,

- menace sur la biodiversité, les excès d’azote favorisant les espèces nitrophiles au détriment des espèces adaptées à de faibles apports d’azote.

- menace sur la qualité des sols qui s’acidifient et voient leur biodiversité diminuer.

Tous ces effets ont fait l’objet au niveau de l’Europe d’une importante publication, à laquelle ont contribué[3] 300 spécialistes.

 

3. Les excès d’azote et les nitrates ne sont pas bons pour notre porte monnaie


Les auteurs du rapport précité estiment, pour l’Europe, le coût pour la santé et l’environnement des excès d’azote  entre 70 et 320 milliards d’euros par an, sans compter les coûts de la décontamination des eaux polluées.

Or, la décontamination des nitrates contenus dans l’eau coûte très cher, selon Bommelaer O. et Devaux J. en 2011 qui ont publié « Coûts des principales pollutions agricoles de l’eau »[4] Chaque année, dans les eaux de surface, « le total résiduel des contaminations azotées des ressources et milieux aquatiques et marins est estimé à environ 806 000 tonnes dont 715 000 tonnes proviennent de l’agriculture et de l’élevage, soit 88,7% ». « Le coût externe du kg d’azote excédentaire se retrouvant dans les ressources aquatiques est compris entre 70 et 106 € ». L’élimination complète de cette pollution azotée pour maintenir ces milieux dans leur état actuel représenterait une dépense annuelle de traitement comprise entre 50 et 76 milliards d’euros. Le coût de dépollution pour les seuls nitrates du stock des eaux souterraines serait compris entre 490 et 742 milliards d’euros. Cette dégradation de la qualité de l’eau occasionne pour les ménages des dépenses annuelles supplémentaires estimées à 215 € par personne, soit pour une famille de cinq personnes environ 1 074 €.

Ces chiffres relativisent l’intérêt du solde excédentaire de la balance agro-alimentaire de la France : 11,5 milliards d’euros en 2011 ! Faut-il poursuivre dans la voie d’une agriculture productiviste au détriment de la qualité de notre patrimoine naturel d’eau potable ?

 

4. Un moment clef pour l’agriculture


Jeter le doute sur la toxicité des nitrates en ce moment, c’est du pain béni pour le lobby de l’industrie des engrais azotés qui commercialise chaque année en France environ 2 300 000 tonnes alors que :

  • La réforme de la PAC (Politique Agricole Commune) bat son plein et que les lobbyistes font tout pour minimiser les contraintes environnementales et l’éco-conditionnalité des aides.
  • Les préfets sont en train de réviser les zones vulnérables à la pollution par les nitrates d’origine agricole.
  • Les agriculteurs rentrent en campagne électorale avec le renouvellement des membres des Chambres d’agriculture en janvier prochain : la surenchère syndicale sur les contraintes environnementales est de mise en cette période.

En conclusion, il est regrettable qu’une revue comme Science et Vie bascule, en publiant cet article au titre sans nuance, dans la « technoscience » : alliance problématique de la technique, de la science et du marché.

Claude Aubert et André Lefebvre

Co-auteurs de « Manger bio, c’est mieux », Ed. Terre Vivante

 


[1] JM Bourre, C. Buzon et JL L’hirondel, Nitrates, nitrites, oxyde nitrique (NO) : nouvelles perspectives pour la santé ? Médecine et Nutrition 47 (2011) N° 2, 43-50

[2] Notamment ; Les nitrates et l’homme : Toxiques, inoffensifs ou bénéfiques, par JL L’Hirondel, Institut Technique et Scientifique de l’Environnement, 2004

[3] Sutton MA et al. The European Nitrogen Assessment, Cambridge University Press, 2011

[4] dans le numéro 52 de la Collection «Etudes et documents» du Service de l’Economie, de l’Evaluation et de l’Intégration du Développement Durable [SEEIDD] du Commissariat Général au Développement Durable [CGDD] (http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/ED52.pdf)

Mise à jour le Mercredi, 22 Mai 2013 19:19